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Comment pensent les bébés

Comment pensent les bébés

Article écrit par Alison Gopnik (2010)

Journal “Cerveau & Psycho”

Même les tout-petits ont des capacités cognitives bien supérieures à ce que pressentaient les scientifiques !

Il y a 30 ans, la plupart des psychologues, philosophes et psychiatres pensaient que les bébés et les jeunes enfants étaient enfermés dans l’instant présent et qu’ils étaient incapables de comprendre les liens de cause à effet, d’imaginer les expériences d’autrui, ou d’apprécier la différence entre le réel et l’imaginaire. Ils n’étaient que des adultes inachevés.

Progressivement, les scientifiques ont dû admettre que même les plus jeunes en savent beaucoup plus que ce que nous imaginions. De surcroît, selon des études récentes, les enfants acquièrent leurs connaissances sur le monde de la même façon que les scientifiques, c’est-à-dire en réalisant des expériences, en faisant des statistiques, et en formulant des théories intuitives aussi bien en physique, qu’en biologie ou en psychologie.

Depuis les années 2000, les chercheurs ont commencé à comprendre les mécanismes qui sous-tendent ces capacités remarquables. Ces découvertes modifient totalement nos conceptions sur les bébés, et nous éclairent sur la nature humaine.

Afficher l'image d'originePourquoi l’idée que nous nous faisions des capacités des bébés était-elle si fausse ? Une observation trop superficielle des enfants âgés de moins de quatre ans (le sujet de cet article) peut effectivement faire croire qu’il ne se passe pas grand-chose dans leur esprit. Ils parlent à peine, expriment mal ce qu’ils pensent. Les premiers chercheurs qui se sont intéressés aux tout-petits, tel le Suisse Jean PIAGET, avaient conclu que la pensée des enfants est irrationnelle, illogique, égocentrique et qu’ils n’ont pas acquis le concept de cause à effet. Puis, à la fin des années 1970, les psychologues se sont intéressés à ce que les bébés et les jeunes enfants font plutôt qu’à ce qu’ils disent. Par exemple, les bébés regardent plus longtemps des événements nouveaux ou inattendus que des événements plus prévisibles, et les expérimentateurs peuvent utiliser ce comportement pour comprendre ce à quoi les bébés s’attendent. Mais les résultats les plus intéressants sont venus d’études concernant la façon dont agissent les tout-petits :

  • quels sont les objets que les enfants essaient d’atteindre ou vers lesquels ils se déplacent ,
  • comment les bébés et les jeunes enfants imitent-ils les actions des personnes qui les entourent ?

Une perception intuitive des lois du monde

Même si les très jeunes enfants ont du mal à exprimer ce qu’ils pensent, nous pouvons utiliser le langage pour sonder ce qu’ils pensent. Par exemple, Henry WELLMAN, de l’Université du Michigan à Ann ARBOR  a analysé des enregistrements de conversations spontanées d’enfants afin de se représenter ce qu’ils pensent. En posant des questions précises aux tout-petits, en leur demandant, par exemple, de choisir entre deux possibilités, on obtient plus d’informations. Au milieu des années 1980 et pendant les années 1990, les scientifiques utilisant ces techniques ont découvert que les bébés ont déjà acquis beaucoup de connaissances sur le monde qui les entoure. Cet acquis dépasse largement les sensations immédiates. Divers psychologues ont montré que les nourrissons ont une intuition des lois physiques qui s’exercent dans le monde qui les entoure : par exemple, ils regardent plus longtemps une petite voiture qui semble passer à travers un mur que des événements conformes aux principes fondamentaux de la physique quotidienne.

Afficher l'image d'origineLorsqu’ils sont âgés de trois ou quatre ans, les enfants ont déjà des notions élémentaires de biologie et commencent à comprendre la croissance, l’héritabilité et la maladie. Ces premières connaissances biologiques révèlent que les enfants dépassent les apparences perceptives lorsqu’ils raisonnent sur les objets. Pour les bébés et les jeunes enfants, la connaissance la plus importante est celle d’autrui. Plusieurs chercheurs ont montré que les nouveau-nés comprennent déjà que les personnes sont différentes les unes des autres et ils imitent leurs expressions faciales.

En 1996, avec Betty REPACHOLI, nous avons découvert que les enfants âgés de 18 mois comprennent que deux personnes peuvent vouloir des choses différentes. Une expérimentatrice montrait à des enfants âgés de 14 à 18 mois, un bol contenant des brocolis crus et un autre avec des petits gâteaux en forme de poissons, puis goûtait un peu…

La révolution des capacités précoces des nourrissonsAfficher l'image d'origine

De nouvelles méthodes d’observation 
des bébés montrent que 
le monde mental du nourrisson est loin 
d’être chaotique et irrationnel.

Une méthode révolutionnaire


Comment savoir ce que pense un bébé ? Tant qu’il ne parle pas, il est difficile de se représenter ce qui se passe dans la tête du nourrisson. Au début des années 1980, une nouvelle méthode ingénieuse, inventée par Robert L. Fantz, allait permettre d’explorer cette terra incognita et de révolutionner les conceptions du développement de l’intelligence enfantine. Tout part d’un phénomène connu sous le nom d’habituation. Quand un objet nouveau (par exemple une image sur un écran) est présenté à un bébé, il le regarde fixement. Puis une fois habitué, ses yeux se détournent. Mais si quelque chose l’intrigue ou l’inquiète, alors le temps de fixation visuel se prolonge ; le bébé se met aussi à téter plus rapidement sa tétine, et son cœur s’accélère : c’est le signe d’un certain stress. On s’est ainsi aperçu que le nourrisson de quelques mois était intrigué de voir qu’un petit nounours, qui avait été placé sous ses yeux derrière un paravent, avait disparu quand on rebaissait le paravent ! Cela signifiait donc que le bébé de 5 mois avait conscience de la « permanence de l’objet » bien plus tôt que Jean Piaget l’avait cru. Ainsi, un bébé trouve étrange et anormal qu’un objet puisse s’évanouir d’un seul coup dans la nature. Sa représentation du monde est donc moins chaotique qu’on l’avait cru.


Afficher l'image d'origineLe bébé naturaliste


Les nourrissons sont également aptes à percevoir certaines anomalies : si on montre à un bébé de 5 mois une boule rouge qui se déplace quand une autre boule la percute, il va s’intéresser à ce petit manège pendant un certain temps. Puis le spectacle va l’ennuyer et il va détourner le regard. Mais si une boule se met soudain à se déplacer toute seule, sans avoir été percutée par une autre, alors on voit l’enfant écarquiller les yeux, froncer les sourcils, et se mettre à téter avidement sa tétine. Le bébé est surpris et inquiet : car il sait maintenant que les objets physiques ne se déplacent pas tout seuls. Bref que le monde a une consistance, une stabilité et est régi par quelques lois. Il possède un sens de la causalité physique qu’on appelle « physique naïve ».


Toutes les notions que J. Piaget avait considérées comme d’apparition tardive – catégorisation, nombre, longueur, causalité – ont été soumises à ce type d’expérience. On a découvert que les bébés disposent de capacités plus précoces qu’on l’avait pensé.


La théorie de l’esprit
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On a longtemps cru que l’enfant avait du mal à comprendre les intentions, désirs et pensées d’autrui. Lorsqu’un petit a peur de quelque chose, il se cache la figure avec les mains, comme si on le voyait plus ! Autant dire qu’il ne saisit pas le « point de vue de l’autre ». Les psychologues ont longtemps admis que les enfants d’avant 4-5 ans n’avaient pas de « théorie de l’esprit » (c’est-à-dire qu’ils ne savaient pas se représenter les pensées d’autrui).

Or en refaisant des expériences avec d’autres protocoles, on a découvert que dès 8 mois, l’enfant peut comprendre le point de vue de l’autre. Par exemple, il devine les intentions d’une personne qui cherche à atteindre un objet sans y parvenir (1).

Le fait de se cacher le visage pour ne pas être vu relève d’un réflexe typique de la politique de l’autruche que l’on retrouve également chez les adultes. Lorsqu’il commet une infraction (vol à l’étalage, griller un feu rouge), un individu stressé a tendance à rentrer la tête dans les épaules et à ne pas regarder autour de lui, comme si le fait de fermer les yeux rendait invisible. On appelle cela « se voiler la face ».

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