182019Juil

Etre le parent de ses propres parents ?

Mettre toute sa volonté, son énergie, sa détermination à combler leurs failles, leurs manques ?

Vouloir rendre heureux ses parents au point même de s’oublier, de ne pas écouter ses propres besoins et donc de ne pas les exprimer ?

Voici quelques-uns des éléments qui constituent le concept de parentification qui a été développé par le psychiatre américain d’origine hongroise Iván Böszörményi-Nagy, dans les années 1960. 

DEFINITION

Selon Le Goff J. (« L’enfant parent de ses parent : parentification et thérapie familiale », la parentification peut être définie comme un «processus interne à la  vie familiale qui amène un enfant ou un adolescent à prendre des responsabilités plus importantes que ne le voudraient son âge  et sa maturation dans un contexte socioculturel et historique précis et qui le conduit à devenir  parent de ses  parents ».

Ceci va entrainer une inversion des rôles et attribuer un rôle parental à  un ou plusieurs enfants vis-à-vis  e son/sa frère/sœur ou d’un de ses parents en situation de handicap

Etre le parent de son propre parent (mère ou père) est une posture qui est à entrevoir comme un phénomène insidieux, souvent répété sur plusieurs générations. De façon fréquente, il est possible de repérer que lesdits parents ont eux-mêmes vécu des carences affectives lorsqu’ils étaient jeunes enfants. Ainsi, de façon inconsciente mais aussi parfois consciente, le parent attend que ses enfants s’occupent de lui comme ses parents ne l’ont pas fait….

Boris Cyrulnik, quant à lui, définit la parentification de :

  • «mécanisme de défense » 
  • «stratégie relationnelle coûteuse ».

Cela consiste, pour l’enfant, à « apprendre le déplaisir de vivre par responsabilité précoce ».

Etre adultisé consiste donc :

  • à prendre en charge de façon précoce son ou ses parent(s),
  • se sentir responsable de leur survie et/ou de leur bonheur, au détriment de l’insouciance de l’enfance
  • devenir sérieux avant l’âge
  • et au final, rester petit dans son cœur, d’où une certaine immaturité affective!

ORIGINES DE LA PARENTIFICATION

Elles sont en général parentales voire transgénérationnelles.

L’enfant est amené, malgré lui, à sortir prématurément de l’insouciance de l’enfance. Les apprentissages auxquels il est confronté sont intimement liés à la prise en charge et à la protection de son ou ses parent suite à:

  • une défaillance (maladie, dépression, irresponsabilité, alcoolisme, handicap, immigration)
  • une démission parentale (absence, abandon, absence de cadre ou règles changeantes, inceste).

Selon Boris Cyrulnik, l’enfant n’a que 3 choix face à des parents qui n’assument pas leur rôle :

  • s’effondrer
  • fuir et investir d’autres personnes au prix d’une culpabilité
  • devenir adulte pour survivre (forme de résilience), pour éviter d’être abandonné, ignoré

COMPORTEMENT DE L’ENFANT « ADULTISE »

L’enfant apprend très vite (trop vite) à se prendre en charge, à s’assumer (au-delà de son âge) et aussi à prendre en charge l’autre (fratrie, parent).

Il se construit sans modèle solide, tangible et fiable et donc sans développer une « sécurité interne ». Il peut même arriver que l’enfant se sente responsable des malheurs de l’adulte en développant un sentiment fort de culpabilité lorsqu’il est en échec face au parent en souffrance, lui-même…

En conséquence, l’enfant apprend très vite la maîtrise, voire l’hyper contrôle de soi. Ainsi, il masque ses sentiments, s’intériorise, cache le problème de la famille aux yeux extérieurs, perd l’accès à son imaginaire et au jeu. La réalité prime sur le plaisir. Souvent hyper-intelligent, l’enfant met l’adulte mal à l’aise. Par ailleurs, l’enfant souffre d’une dévalorisation permanente car son « sacrifice » n’est pas reconnu.

CONSEQUENCES DE LA PARENTIFICATION

Elles sont nombreuses et interconnectées :

  • manque de confiance en soi et en les autres avec évitement des conflits et difficulté à demander de l’aide.
  • problématique de place, de rôle (suite à l’inversion des rôles vécue dans l’enfance).
  • quête de reconnaissance : ce qui l’amène souvent à trop donner, à vouloir sauver l’autre, à se conformer socialement (en se dénaturant).
  • problématique liée au plaisir : difficile de s’accorder du temps, du repos, des cadeaux, de satisfaire ses besoins ou envies (souvent méconnus), etc… Ces adultes fonctionnent exclusivement par devoir et sont souvent coupés de leur ressenti.
  • problème d’identité : par identification au parent défaillant (effondrement narcissique) qui propose une image dévalorisante et honteuse.
  • dépendance affective qui se manifeste soit par une tendance à la relation fusionnelle et exclusive (rêve d’être pris en charge), soit par la fuite ou l’évitement pour maîtriser la distance relationnelle.
  • pseudo maturité : image sérieuse mais maturité affective figée à l’époque de la prise en charge du parent. De ce fait, a plutôt tendance a être à l’aise avec des personnes plus âgées que lui. En fait, la juste maturité vient avec l’enseignement tiré des erreurs.
  • besoin de contrôle et de maîtrise pour masquer un vide intérieur.

Souvent autodidacte, on retrouve cet adulte dans les professions de soins et d’aide à la personne. Cela lui permet de rejouer son scénario de prise en charge et de rester loyal à ses parents tout en continuant à s’oublier. Il est en général attiré par des amis ou conjoints plus âgés car il ne sent pas en phase avec ceux de son âge. On le retrouve encore (plus tôt que la moyenne) dans les stages de développement personnel car il veut griller les étapes en comprenant intellectuellement, plutôt qu’en se confrontant à l’expérience du ressenti.

Or, comme le souligne Françoise Dolto « honorer ses parents, c’est très souvent leur tourner le dos et s’en aller en montrant qu’on est devenu un être humain capable de s’autonomiser ». De plus, l’enfant n’a pas à donner à ses parents autant d’amour qu’il en a reçu de ses parents mais à le donner à son tour à ses propres enfants ou à d’autres s’il n’en a pas.

C’est souvent lors de crises identitaires que la personne commence à s’interroger sur ses besoins et tente de sortir de scenarii limitants. C’est souvent avec l’aide d’un thérapeute que cette personne pourra comprendre ce qui lui est arrivé et aller chercher, en soi, l’enfant intérieur blessé, avec toutes ses émotions, ses ressentis, non entendus à l’époque. Il s’agira alors d’un travail d’alliance avec l’enfant intérieur (ou les enfants intérieurs) qui pourra se mettre en place afin de :

  • gagner en légèreté,
  • se valoriser et avoir davantage confiance en soi,
  • être en capacité de prendre soin de soi tout autant qu’à prendre soin des autres.

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